Le Washington Post, longtemps considéré comme l’un des fleurons médiatiques américains, s’enlise alors que son propriétaire, Jeff Bezos, poursuit ses efforts controversés de rapprochement avec la Maison-Blanche en soutenant un coûteux documentaire sur la femme du président des États-Unis.
Des dizaines de journalistes du quotidien sont intervenus cette semaine sur les réseaux sociaux pour s’alarmer de nouvelles coupes dans leurs rangs alors qu’était lancé en grande pompe le portrait de Melania Trump dans lequel Amazon, l’entreprise fondée par le milliardaire, a englouti plus de 75 millions de dollars américains (près de 102 millions de dollars canadiens).
La première dame des États-Unis aurait reçu directement près de 30 millions de dollars américains (environ 41 millions de dollars canadiens) pour le documentaire, lancé vendredi dans des milliers de salles et des dizaines de pays même si les spécialistes s’attendent à un échec complet aux guichets.
« Disons que ça ne paraît pas très bien alors que des coupes sont prévues au Post. C’est en principe un investissement d’Amazon, mais tout le monde considère que c’est l’argent de Jeff Bezos », relève Tom Jones, un analyste des médias rattaché au Poynter Institute.
Les sommes injectées dans le documentaire sont de nature à alimenter les interrogations sur la proximité de l’homme d’affaires avec l’administration américaine et sa volonté d’orienter le contenu du quotidien pour ne pas déplaire à Donald Trump, qui multiplie les attaques contre les médias jugés hostiles à ses plans depuis son retour au pouvoir.
Katherine Jacobsen, du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), note qu’il est crucial que les propriétaires de médias américains envoient le message que leurs intérêts d’entreprise ne priment pas leur indépendance éditoriale.
À plus forte raison, dit-elle, dans un contexte de crise démocratique marquée par de graves dérives.
Changement de paradigme
Jeff Bezos avait été reçu comme un « héros » par les journalistes du Washington Post il y a 10 ans, alors qu’il investissait sans compter tout en se gardant de peser sur le contenu, mais les choses ont bien changé, note M. Jones.
La décision, avant l’élection présidentielle de 2024, de bloquer un éditorial prévu en appui à la candidate démocrate Kamala Harris, a indigné les lecteurs et entraîné plus de 300 000 annulations d’abonnement, soit plus de 10 % du total, selon la radio publique américaine NPR.
La présence de Jeff Bezos aux côtés d’autres magnats de la Silicon Valley lors de l’investiture du président Trump en janvier 2025 a été mal reçue, tout comme la décision de la direction, quelques jours plus tard, de bloquer une caricature montrant l’homme d’affaires et d’autres magnats de la Silicon Valley offrant à genoux des sacs d’argent à un chef d’État surdimensionné.
Une décision subséquente de Jeff Bezos de changer l’orientation de la page éditoriale pour prioriser la défense des « libertés individuelles » et du « libre marché » a aussi été reçue comme un geste politique.
Plusieurs contributeurs influents ont choisi de quitter le quotidien alors que se multipliaient les textes d’opinion conciliants envers l’administration de Donald Trump.
Des lecteurs « trahis »
Un récent éditorial saluant sans réserve l’intervention militaire menée début janvier au Venezuela pour capturer le président Nicolás Maduro a généré des milliers de courriels de lecteurs indignés par la complaisance apparente du texte et presque autant de promesses de désabonnement.
Le statisticien et analyste politique Nate Silver notait cette semaine que le Washington Post a vu son influence atteindre un sommet durant le premier mandat de Donald Trump avec une couverture « agressive » à son égard. Nombre de lecteurs ont ensuite eu l’impression d’avoir été « trahis » par la réorientation de la page éditoriale, dit-il.
Un journaliste spécialisé du New York Times relevait vendredi que le nouveau plan de compressions élaboré par la direction du Washington Post vise à concentrer la couverture sur la politique et la sécurité nationale dans l’espoir de rendre le quotidien rentable.
Tom Jones note que le journal avait perdu une centaine de millions de dollars en 2024 et a vu sa situation se compliquer plus encore avec le retour de Donald Trump.
Liberté de la presse
Le quotidien de Washington est évidemment loin d’être le seul média à se retrouver dans la tourmente alors que le gouvernement américain est engagé dans un virage autoritaire lourd de conséquences potentielles pour la liberté de la presse.
Le Comité pour la protection des journalistes avait sonné l’alarme à ce sujet 100 jours après l’arrivée en poste du président en relevant que l’accès de « vastes segments de la population » à des informations factuelles émanant de sources indépendantes était menacé.
La violation « de normes et de règles » établies de longue date dans le domaine médiatique continue à une vitesse soutenue, à tel point qu’il est « difficile parfois de trouver les mots » pour décrire la gravité de la situation, indique Mme Jacobsen.
« Nombre de gens ont longtemps pensé en évoquant un certain exceptionnalisme américain que ça ne pouvait pas arriver ici […] J’espère que les évènements en cours vont entraîner une prise de conscience qui va permettre de faire bouger les choses », dit-elle.